lundi 14 février 2011, par
Réagir avec retard , et parfois trop tard , c’est un défaut bien connu des démocraties en politique internationale .
En revanche ,lorsqu’elles prennent conscience de la nécessité de s’organiser pour faire face à un péril commun ,elles peuvent réaliser de grandes choses . Encore faut-il que leurs dirigeants aient la lucidité et le courage politique nécessaires .
Souhaitons qu’il en soit ainsi pour le maintien de la zone Euro , dont l’existence est aujourd’hui mise en cause tant par certains experts internationaux- qui cachent mal leur nostalgie du dollar-roi- que par des politiciens en quête de voix .
Et aussi par des spéculateurs pour qui l’instabilité des marchés est la condition nécessaire de leurs gains .
Nous avons vu nos partenaires allemands , après beaucoup de réticences ,accepter l’idée d’un fonds européen de solidarité , mais combien limité … Il faut sans doute aller plus loin, plus vite .
Déjà cependant , sur le plan psychologique , du chemin a été fait .
La conscience d’une nécessaire solidarité finira , espérons-le , prendre le dessus sur les réflexes de repli sur soi , en eux-mêmes bien compréhensibles , mais qui ne peuvent mener qu’au désastre collectif pour l’Europe ,sur le plan économique d’abord , sur le plan politique ensuite.
Il faut voir que ceux qui proposent l’abandon de l’Euro n’ont en réalité rien de sérieux à proposer en remplacement . Surtout si l’on considère que cet épisode n’est qu’un aspect d’une crise bien plus vaste , en fait mondiale , et bien plus ancienne .
Ses racines remontent à 1971 , année où les Etats-Unis décrochent définitivement le dollar de l’or .
Dès lors , la première puissance mondiale – usant et abusant du privilège déjà dénoncé par De Gaulle – s’octroie le droit de vivre à crédit , tout comme le consommateur américain au niveau individuel.
Ce qui veut dire , remarquons-le au passage , financer sa recherche , son armement , ses moyens d’influence ,aux frais des autres .
C’est l’époque où l’échec patent de l’économie d’Etat de type soviétique fournit un argumentaire facile en faveur de la dérégulation tous azimuts et contre toute forme d’intervention étatique dans l’économie .
La spéculation boursière ,en s’informatisant , en se complexifiant, en utilisant Internet , permet de gagner des sommes énormes , soit en vendant des placements financiers opaques où le pire est mélangé au meilleur , soit en jouant sur les variations de prix des matières premières et des produits alimentaires de première nécessité.
Les banques sont entrées dans ce jeu .
On se souvient de la crise bancaire partie des Etats Unis qui ,il n’y a pas si longtemps , obligea les Etats occidentaux à se porter au secours de leurs banques, et on fut alors bien content de les trouver .
Or voici qu’à leur tour certains Etats européens sont attaqués par la spéculation : ceux du moins qui ont mené des politiques laxistes et laissé dangereusement s’accroître leur endettement ou se développer des « bulles » immobilières. Mais à travers eux c’est l’euro qui est attaqué , et à travers l’euro c’est le rôle que peut jouer notre continent dans l’avenir du monde qui est en cause.
Alors certes , il faut , comme le fait Sarkozy , s’efforcer de développer la solidarité européenne tout en lançant -dans de grands forums internationaux comme le « G8 » ou le « G20 » - de grandes idées pour une meilleure gouvernance économique mondiale.
Ces idées feront leur chemin mais il ne faut pas se faire d’illusions : cela prendra beaucoup , beaucoup de temps , car elles soulèvent de grandes résistances , et pas seulement du côté américain.
Car derrière les soubresauts du système financier international dûs à certains aspects aberrants et dangereux de ce système , se déroule la vraie crise qui est en réalité un déplacement massif de la puissance économique vers les grands pays « émergents » : Chine , Inde , Brésil … Ceux-ci , grâce à leur maîtrise croissante des technologies et à leur main-d’œuvre à bas coût ,concurrencent nos industries . S’y ajoute , dans le cas de la Chine ,une sous-évaluation abusive de sa monnaie qui dope artificiellement ses exportations .Enfin le développement industriel de ces nouveaux riches accroît leurs besoins en énergie , en matières premières , en produits agricoles , ce qui se traduit par une demande sans cesse accrue et un renchérissement de ces ressources sur les marchés mondiaux.
Cette crise-là , nous ne sommes pas près d’en voir la fin : une crise d’adaptation longue , douloureuse mais inéluctable , à un nouvel équilibre mondial . Car les nouvelles conditions économiques vont avoir - ont déjà- des conséquences sur le plan politique et aussi sur nos modes de vie . Tandis que les partenaires européens essaient , péniblement , d’harmoniser leurs politiques économiques , et s’aperçoivent qu’il faudra peut-être aussi le faire dans d’autres domaines ( énergétique , social… ) Barack Obama est engagé dans une entreprise périlleuse qui consiste , au fond, en politique intérieure , à faire comprendre à ses concitoyens que la sacro-sainte « american way of life » a fait son temps , et en politique extérieure à redresser les suites de la désastreuse politique de son prédécesseur dans un monde en pleine évolution.
Dans ce domaine il a dernièrement remporté quelques succès , comme la signature avec la Russie d’un nouvel accord de désarmement nucléaire stratégique , et des voyages plutôt réussis en Inde et en Chine.
Le tableau est bien moins brillant du côté du Proche et Moyen Orient . On ne voit pas véritablement où l’on va dans le bourbier afghan . Il n’est nullement évident que les troupes américaines puissent se retirer d’Irak l’an prochain . Les pourparlers avec l’Iran sur le nucléaire piétinent .Enfin le Président des Etats Unis a subi un échec humiliant sur le problème israélo-palestinien dont il avait fait une de ses priorités : les groupes de pression pro-israéliens l’ont amené à renoncer à exiger la fin de la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens , dont il avait pourtant dit – avec raison- qu’elle était le principal obstacle à la paix.
Il faut dire aussi que , sur ce sujet , il n’a guère été aidé par les Européens ,qui ont fait preuve de leur pusillanimité habituelle vis-à-vis de la politique israélienne : condamnations verbales , mais absence de toute pression effective , alors que , sur le plan des relations économiques et technologiques , nous disposons de leviers très importants . Vis-à- vis du monde arabe , l’Europe -et la France avec elle - s’est totalement déconsidérée sur ce dossier.
Aujourd’hui ce monde arabe est secoué par une lame de fond qui ,partie de Tunisie , déferle sur l’Egypte , et dont on ne sait au juste où et comment elle s’arrêtera . Nous avons , dans ces événements , notre part de responsabilité. Plus que telle ou telle gaffe ministérielle,ce qui est inquiétant ,c’est le déficit d’analyse politique que révèlent certaines attitudes du monde politique français et , plus largement , européen. Souhaitons donc ,dans ce domaine aussi , qu’une prise de conscience intervienne avant qu’il ne soit trop tard .